Lyceran

Lyceran

 

Tumulte sur Oligar – Chapitre 2

Durée de lecture : ~ 18 min

***

Ruk soutenait le corps d’Okel aussi bien qu’il le pouvait. Ils étaient entrés dans la ville après avoir secouru un grand nombre de leurs frères nepes. Ils les avaient rejoints un peu plus tôt, à l’aube, sur la grande route surplombant la ville de Lanevil, plus en amont dans les falaises.

Ruk et les autres lycerans avaient appliqué les premiers soins à la large plaie qui barrait le flanc droit d’Okel. Il avait perdu beaucoup de sang et il ne fallait surtout pas que sa xeronh disparaisse.

Car la xeronh est tout. Connaissance, conscience, savoir-faire… Elle fait partie intégrante de leur être. Chaque nepes porte en lui cette essence.

Ruk savait que la plupart des scientifiques de son peuple la décrivaient comme un fluide volatile, presque invisible, parfois teinté de reflets d’argent.

Mais il n’en avait jamais vu. Il avait déjà eu l’impression de la sentir se mouvoir en lui, parfois, dans certaines circonstances très intenses comme au combat ou dans la couche d’une nepes.

Voir la xeronh était de mauvaise augure. Sans elle, les nepes ne sont plus les mêmes. Sans elle, ils ne sont rien d’autres que des nepaks. Des êtres au regard vide, sans âme, incapables d’agir par eux-mêmes. Les nepaks étaient le plus souvent employés à des tâches simples que les autres nepes leur apprenaient au fil des cycles : transporter de la marchandise, ramer et pour certains cas rares, cultiver. Un nepak seul ne pouvait vivre plus de quelques jours. Il mourrait en oubliant de se nourrir.

C’était la xeronh qui offrait une longévité accrue au peuple de Ruk. Les nepes pouvaient vivre bien plus longtemps que les hommes ou les autres peuples d’Heptia. Ruk avait même entendu des histoires sur des nepes vivants depuis des centaines de cycles.

C’était rare, car la xeronh rappelle tous les nepes à la mort un jour ou l’autre. C’était inscrit en eux. Chaque nepes portait en lui une sorte de but, un objectif. Une fois ce but atteint, la xeronh réagissait et le nepes s’offrait à la mort en suivant un rite simple, pratiqué dans les temples d’Esmera, leur Malkyr. Une fois le rite achevé, le nepes retournait à la terre, et sa xeronh, recueillie lors de ce rite, était transportée jusqu’à la capitale, Lanoc, où elle rejoignait celles de tous les autres nepes de l’histoire, tourbillonnant sans fin dans une grande sphère argentée.

Les pensées de Ruk se fixèrent de nouveau sur Okel. Ce dernier était de plus en plus lourd et les muscles de Ruk commençaient à faiblir. Tandis que la cohorte de lycerans et de réfugiés s’éloignait vers la grande place de Lanevil, Ruk bifurqua et s’approcha, avec peine, d’une maison de pêcheur, appelant à l’aide. Un nepes ouvrit et s’empressa de venir soutenir Okel. Ruk et le pêcheur entrèrent et allongèrent le lyceran blessé sur une couchette. Okel s’agita un instant puis sembla reprendre son calme. Il tomba presque aussitôt dans un profond sommeil.

Ruk s’adossa contre un mur et se laissa glisser par terre. Il était exténué. Il savait qu’un conseil se tiendrait le soir même pour prendre des décisions concernant la situation.

Il n’avait pas dormi depuis plusieurs jours. Les nepes, et surtout les lycerans, avaient toujours  eu des cycles de sommeil que les autres peuples jugeaient chaotiques. Ils pouvaient tenir plusieurs jours sans dormir quand la situation l’exigeait mais dormaient sans problème trois ou quatre jours de suite si nécessaire.

Il se tourna vers Okel. Le lyceran était par moment parcouru de spasmes mais sa respiration semblait plus régulière. Ruk guettait sa blessure à l’affût du moindre signe d’une quelconque perte de xeronh.

Okel ne devait pas être un cas isolé. Tous les lycerans de la côte avait été réquisitionnés pour secourir les habitants de la région.

Le pêcheur lui apporta une couverture, Ruk se blottit dessous et ferma les yeux. Le jour se levait sur Lanevil, pourtant, ni la lumière ni l’agitation ne purent empêcher Ruk de trouver sommeil.

***

Ruk se réveilla quand quelqu’un frappa à la porte. Il regarda autour de lui. Le pêcheur n’était plus là. La lumière, légèrement orangée, qui filtrait entre les planches de bois lui indiquait que l’après-midi touchait à sa fin. On frappa de nouveau. Okel était toujours là, sa respiration était bruyante, comme une plainte face à la de la douleur qui le tiraillait.

Une voix rauque s’éleva derrière la porte : “Ruk ?”

L’intéressé reconnut le ton traînant de Drov, un des plus anciens lycerans de Lanevil et chef des lycerans de la Loverne. Il se leva avec peine. La douleur dans muscles et ses articulations le lançait. Il s’étira rapidement et ouvrit la porte.

Drov se tenait dehors, au pas de la porte. Il était tout aussi impressionnant que la première fois que Ruk l’avait vu. Ses gravures de lyceran avaient, à l’inverse de celles de Ruk, perdu depuis longtemps leur éclat. Les lignes argentées qui partaient du haut de son crâne abîmé par les combats rejoignaient deux yeux d’un gris profond. Le regard de Drov arrachait toujours un frisson à Ruk quand il le croisait.

Le vétéran portait, comme tous les lycerans de la Loverne, un tretian vert, un vêtement aux broderies dorées complexes, qui lui barrait le torse de l’épaule à la ceinture. En tant que doyen de Lanevil, Drov arborait également un second tretian gris brodé de blanc sous le premier. Il affichait de nombreuses plaques de cuir accompagnées de tissus sur les bras, les épaules et les jambes. Une grosse fourrure recouvrait le haut de son dos et descendait sur son flanc droit.

Sa ceinture renforcée de métal était la même que celle que Ruk portait. Il l’avait reçue à son initiation des dizaines de cycles plut tôt. Une multitude de sacoches pendaient à sa ceinture et venaient se frotter contre la peau et la laine usée qui lui servait de kilt.

Les tatouages, sur son torse, se mêlaient aux cicatrices et aux blessures plus récentes, si bien que Ruk eu du mal à reconnaître la forme de bouclier caractéristiques de la caste des lycerans.

Son bouclier était encore plus grand que celui de Ruk. Drov le portait pourtant attaché dans le dos sans aucun problème.

Enfin, Drov ne sortait jamais sans son marteau. Posé à côté de lui, le vieux lyceran le surnommait affectueusement Glazundum. Ruk savait ce que signifiait ce nom. C’était un ancien langage nepes. Glazun désignait le marteau et dum, les tréfonds. Le Marteau des Tréfonds, donc. Ruk avait toujours trouvé cela un peu ridicule mais jamais il n’oserait lui dire, évidemment. La tête du marteau du doyen exhibait de nombreuses gravures, dont le bouclier lyceran sur son côté. L’âge du marteau était impossible à deviner. Ruk l’avait toujours vu à la main de Drov mais le marteau était en parfait état comme s’il n’avait jamais été utilisé. Drov devait en prendre le plus grand soin.

Une lyceran, Eren, se tenait un peu plus loin sur la route. La foule, autour d’eux, s’affairait à diverses tâches. Les visages étaient tendus et tous s’efforçaient à rester calme et à faire avancer leurs affaires.

Drov le dévisagea un instant. “Où étais-tu ? lui lança t-il.

– J’ai passé la journée ici. Okel est gravement blessé.

J’ai appris ça, où est-il ? demanda t-il de sa voix grave. Ruk s’écarta et indiqua le coin de la pièce où était étendu Okel.

– Nous devons agir vite, il faut l’amener au conseil dès maintenant.”

Drov fit signe à Eren de le suivre. Ils entrèrent et Drov fronça le nez quand l’odeur de poisson qui régnait dans la maison lui parvint. Il ordonna à Ruk et Eren d’accompagner Okel jusque dans le hall où le conseil se réunissait pour prendre les décisions. Les deux lycerans s’exécutèrent. Okel émit un grognement quand Eren le leva de sa couchette. Il était pâle et Ruk ne put réprimer une grimace de malaise.

“Tu as vu ma xeronh, mon frère ? soupira-t-il, affichant un léger sourire.

– Comment te sens-tu ?

– J’ai connu mieux, elle ne m’a pas loupé on dirait…” Okel jeta un rapide coup d’oeil à sa blessure. “Saleté d’astrague” lâcha-t-il.

Eren et Ruk sortirent de la maison en soutenant Okel de leur mieux. Ils traversèrent Lanevil.

Lanevil était la plus grande ville portuaire de la Loverne. C’était également la mieux protégée. Construite à flanc de falaise sur un des plus grands gisements de fer de la région, la ville avait déjà subi de nombreuses attaques naïadines mais les hauts remparts avaient toujours remplis leur rôle.

La ville possédait de grandes allées pavées. C’était assez rare pour des villes de cette proportion mais Lanevil était la capitale de la Loverne et la richesse des montagnes profitait grandement à la cité qui jouissait du plus grand port de la région capable d’accueillir, en même temps, une dizaine de grands navires de guerre et plus d’une cinquantaine d’embarcations plus modestes.

Les lycerans longèrent les quais en remontant l’artère principale de la ville. Drov menait la marche et écartait les habitants pour faire place aux lycerans derrière lui. De nombreux marchands crachaient des ordres à des nepaks qui, le regard vide, chargeaient les cargaisons de peaux, de fourrures, de bois ou encore de fer dans les navires. Les nepes n’avait pas tous la même vision concernant les nepaks. Certains voyaient toujours en eux un membre de la famille et prenaient soin de lui comme un individu à part entière. D’autres voyaient en eux de simples esclaves, une main d’oeuvre peu chère, utile pour les tâches ingrates et répétitives.

Près d’eux, un nepak qui traversait une passerelle, laissa tomber une caisse remplie de fourrure dans l’eau. Un grand marchand, affublé de vêtements larges aux milles couleurs lâcha un juron tonitruant et se dirigea vers le nepak. Il l’attrapa par le bras pour le jeter à terre et déversa un flots d’injures sur sa victime. Le marchand, furieux, laissa le nepak à terre et s’en alla vers le comptoir du port, accompagnant ses grommellements de grands gestes.

Le nepak se releva et reprit sa tâche machinalement, aucun de ses congénères n’avait réagi. Tous concentrés sur leur besogne.

Ruk continua à avancer avec un sentiment de dégoût mêlé de désespoir. Okel, lui, n’avait pas jeté un seul coup d’oeil aux nepaks.

Ils se dirigèrent vers la grande place où se trouvait le hall des lycerans. Le regard de Ruk se posa sur la grande grille qui barrait l’entrée du port de Lanevil. Haute de plusieurs mètres, elle était censée empêcher n’importe quel navire d’entrer de force dans la cité.

Sa taille et sa résistance n’était pas anodine, les vaisseaux symbioses étaient réputés pour être les plus imposants du monde. Ruk n’en avait jamais vu mais il avait déjà entendu des histoires de marins s’aventurant trop loin dans les eaux d’Oligar.

Les routes de commerce se trouvaient exclusivement près des côtes. La mer était contrôlée par les symbioses et ces derniers ne toléraient aucune intrusion sur leurs eaux. Tous les marins le savaient : il ne fallait jamais trop s’éloigner des côtes ; c’était synonyme de mort.

Et pourtant, il se pouvait bien que la mer soit leur seul salut.

Le soleil orange baissait à l’horizon, éclairant de son éclat de feu la mer et le port de Lanevil. Ils s’éloignèrent des quais.

***

Après avoir gravi difficilement les marches de la grande place, Drov se dirigea vers le hall des lycerans, Eren et Ruk lui emboîtèrent le pas. Okel était de plus en plus lourd.

La place était bondée, beaucoup de tentes de fortune avaient été installées pour accueillir les loverniens réfugiés à Lanevil. Alors que les lycerans traversaient la place, de nombreux “Merci” accompagnaient leur passage. Ils gagnèrent l’entrée du hall. Drov ne prit pas la peine de s’annoncer, il était chez lui en ces lieux. Il poussa la lourde porte de bois qui s’ouvrit dans un craquement assourdissant.

Ils entrèrent tous dans le hall et Drov referma la porte derrière eux.

La pièce sans fenêtre, plongée dans la pénombre, n’était pas très haute de plafond. Ruk était déjà venu de nombreuses fois dans le hall du conseil. La première fois qu’il y était entré, il l’avait trouvée étouffante, mais au fil des cycles ce sentiment d’oppression avait laissé place à une sensation de confort, de protection. Quatre braseros brûlaient aux quatre coins de la pièce et le sol était renfoncé, au centre, accueillant un large foyer brûlant d’une flamme vive. La fumée des feux s’échappait par des cheminées aménagées dans le plafond. Le crépitement des braises accompagnait le murmure des conversations.

Ruk balaya la salle du regard. Ils étaient une dizaine. Tous chefs d’une garnison de lycerans de la région. Ruk dirigeait la garnison de Sauval, plus au sud de Lanevil. Eren et Drov étaient en charge des lycerans de Lanevil, la plus grande garnison de la Loverne. Eren était une navigatrice expérimentée et était en charge de la protection des îles habitées, proches des côtes. Drov, quant à lui, gérait le régiment des cinq cents lycerans de la ville et, en tant que doyen, était le chef des chefs des lycerans.

D’autres visages bien connus étaient présents : Frenok de Sivert, Trel de Mantir ou encore Koln de Preval en grande conversation avec Geran de la cité de Liver, avec qui Ruk avait eu de nombreux différends ces derniers cycles. Assis près du feu, Ruk reconnut également le vieux Ecbar, le prêtre d’Esmera de la garnison de Lanevil. Toutes les troupes de lycerans étaient accompagnées d’un prêtre chargé d’accomplir le rituel de mort lors des expéditions ou des campagnes. Ruk savait que Drov estimait beaucoup Ecbar et qu’ils avaient voyagé de nombreuses fois ensemble, c’était un nepes de sagesse.

Ruk se demanda un instant comment Drov et Ecbar pouvaient être si vieux ; leur xeronh devait attendre un évènement précis pour les rappeler à Esmera.

Drov s’avança auprès de l’âtre crépitant au centre de la pièce. Il déposa son marteau contre un banc. Le bruit sourd de Glazundum sur le sol résonna dans le hall et les conversations moururent. Seule la respiration haletante d’Okel, derrière Ruk, venait briser le silence du conseil.

Drov prit la parole.

“Vous le savez, la situation est critique. Je ne vais pas y aller par quatre chemins.” dit-il d’un ton grave. “La Loverne a été coupée en deux par ces maudits astragues. On ne sait pas pourquoi ils sont remontés si haut sur le fleuve mais les faits sont là. Nous avons essuyé beaucoup de pertes civiles. La grande partie des habitants a pu fuir vers le reste de Letarnos. D’après les dernières estimations, plusieurs dizaines de milliers, dont nous faisons partie, sont coincés entre les forces astragues et la mer. Dans notre malheur, nous avons malgré tout eu de la chance : cinq mille lycerans sont disponibles sur les côtes, dont presque mille à Lanevil et ses environs. Nous devons agir vite ou tout est perdu.”

Ces dernières paroles flottèrent un instant dans les airs.

Ruk rompit le silence. “Avons-nous des nouvelles du reste de la région ? demanda t-il soucieux.

– Plus depuis plusieurs heures et jamais au-delà de la Riva, répondit Drov calmement.

– Nous devons envoyer les blessés à Solemfar au plus vite, poursuivit Ruk. Drov le fixa droit dans les yeux, arrachant un frisson à Ruk.

– Solemfar est perdue, la plupart des médecins ont été tués et les quelques lycerans ayant survécu sont maintenant sur le port en train de charger des colis.” Le doyen jeta un regard désolé à Okel. “L’université est entre les mains de l’ennemi.”

Une vague de rage et de dégoût monta en Ruk. “Nous devons envoyer les blessés à Orivol. C’est la seule solution.” Orivol était la plus ancienne des universités de Letarnos et était réputée pour certaines pratiques obscures.

Geran s’avança et pris la parole d’un ton hargneux. “Je n’enverrai aucun de mes hommes là-bas, je préfère encore les voir pourrir entre les mains d’un de ces maudits marchands.”

Ruk sentit sa xeronh s’agiter, cela lui fit presque mal. “Et que fais-tu de ton serment, que fais-tu de ton honneur ? Tu abandonnerais tes nepes à cette malédiction ? lui lança Ruk au visage.

– Mes lycerans savent que leur vie ne tient qu’à leur talent”, cracha-t-il en regardant Okel.

Ruk s’avança vers lui, furieux. Eren le retint par le bras. Elle regarda Ruk en silence et lui fit comprendre de garder son calme. Le lyceran connaissait ce regard. Eren n’avait pas dit un mot depuis des cycles, à la suite d’une bataille contre un vaisseau symbiose sur la mer. Ses yeux étaient désormais sa bouche et ses regards, ses paroles.

Ruk se ressaisit et reprit en se tournant vers Drov : “Nous devons tenter d’atteindre Orivol, l’université est plus en amont sur le fleuve et est bien gardée.

– Je sais. Malheureusement, les premiers rapports de mes éclaireurs sont effrayants. Près de quatre-vingt mille astragues auraient rejoint le delta de la Riva. De plus, nous n’avons pas plus d’information sur la position des astragues dans la région, rétorqua l’ancien lyceran.

– Et il serait idiot de risquer davantage de vies pour une cinquantaine de blessés, ajouta Geran dont le ton semblait un peu calmé.

– Tu as parlé de milliers de lycerans, Drov, et nous ne sommes qu’une dizaine ici, où sont les autres garnisons ? questionna Frenok.

– D’ici quelques heures beaucoup d’entre eux devraient avoir rejoint Lanevil. Demain matin, nous pourrons sans doute compter trois mille cinq cents combattants. Ce qui fait peur c’est l’afflux de population, ça va être un vrai bourbier ici.

– Nous n’avons donc que deux options : prendre la mer ou gagner les terres et faire front à l’ennemi” souffla le chef des lycerans de Sivert.

Eren soupira. Elle savait que prendre la mer était risqué.

– J’aurais aimé ne pas en arriver là, reprit Drov d’un ton triste. Mais je retourne la situation dans tous les sens depuis ce matin et je ne vois pas d’autre option.

– Vous savez très bien ce que prendre la mer veut dire, s’emporta Geran. Regardez-la, dit-il en pointant Eren du doigt. Vous voulez tous finir comme ça ? Prenons les armes et tentons de passer la Riva !”

Ecbar qui n’avait pas dit mot depuis le début du conseil prit alors la parole. “Tu es jeune Geran, ta réaction est compréhensible mais tu oublies notre peuple. Comme l’a fait remarquer Drov, des milliers d’astragues ont posé le pied à Letarnos et on ignore leurs intentions réelles ainsi que le nombre exact de leurs combattants qui se dressent entre nous et le reste de Letarnos. Nous devons agir plus prudemment.”

Geran le regarda un instant, semblant vouloir répliquer, puis il se ravisa et se mura dans le silence. Les paroles des prêtres d’Esmera étaient souvent sages, celles d’Ecbar l’étaient toujours.

Drov reprit. “Très bien. Dès demain, nous mobiliserons mille cinq cents lycerans qui partiront vers la Riva. Ils avanceront prudemment et devront, si nécessaire, tenir les astragues le plus longtemps possible loin des côtes. Geran, je te nommerai aux commandes de cette armée devant les autres chefs, demain à l’aube.

L’intéressé acquiesça sèchement.

Ruk l’interrompit. “Envoyons les blessés avec Geran. Si le chemin est sûr, nous pourrons envoyer un détachement jusqu’à Orivol.

– S’ils survivent jusque là… “ grommela Geran tout bas.

Drov approuva et poursuivi. “Frenok, tu resteras en garde à Lanevil avec cinq cents lycerans.”

Frenok hocha la tête.

“Nous disposons de dix navires à quais et de cinq autres qui mouillent hors des murs, continua Drov. Eren, Ruk et moi réunirons les milles soldats restants et formerons une flotte. Nous devrons réunir le plus grand nombre de civils avant de partir, ou Lanevil deviendra vite un enfer.

– C’est de la folie, Drov, lâcha Ecbar.

– Je sais, mais c’est sans doute notre meilleure option, dit-il d’un ton résigné. Les astragues ont l’air d’attaquer à vue, nous avons une chance de passer à travers la mer si nous progressons suffisamment proches des côtes.

– Le maire ne te laissera pas réquisitionner l’ensemble de son port, insista Ecbar.

– Le maire me suppliait presque de trouver une solution ce matin. Il n’aura pas le choix.”

Le silence retomba dans le hall.

C’est Ruk qui le brisa. “Les symbioses vont forcément nous intercepter… Leur tour, au centre de la mer, semble les avertir de notre présence.”

Drov, qui regardait les flammes, releva légèrement la tête. “En effet Ruk, tu as rais…”.

Il s’arrêta.

Pendant un bref instant, Ruk cru voir un sourire se dessiner sur le visage du vieux lyceran. Ou étaient-ce les ombres qui dansaient ? Il se tourna vers Eren. La résignation qui se lisait sur son visage, quelques instants plus tôt, avait laissé place à une expression féroce, comme si, elle seule, semblait avoir compris quelque chose que personne d’autre n’avait saisi.

Qu’Esmera nous garde, pensa Ruk.

 

 

 

Écrit par Énarion.

Les cookies assurent le bon fonctionnement de nos services. En poursuivant votre navigation, vous en acceptez l'utilisation. Plus d'information

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer