Lyceran

Intrusion

 

Tumulte sur Oligar – Chapitre 3

Durée de lecture : ~ 12 min

***

Nja- Talc observait les flots de la mer d’Oligar qui s’étendait tout autour de lui.

En cette journée, la navigation était impossible pour la plupart des embarcations. Les vagues s’élevaient telle une série de collines narguant de leur hauteur les frêles êtres vivants osant s’aventurer sur les flots.

Cependant, du haut du quatrième pont de l’Arg-Tol, les hautes vagues ne semblaient être qu’un remous à peine en mesure d’agiter l’énorme navire symbiose. La houle, qui aurait donné l’impression à un navire humain de franchir une infinité de cols de montagne, se retrouvait brisée par la toute puissance de la proue de l’Arg-Tol.

Du haut de son poste de garde sur le pont supérieur, Nja-Talc percevait la présence du cœur du navire et la sérénité de ses mille cent cinquante sept marins. Nja-Talc était un symbiose, sa növe, comparable à une brume bleutée parcourant son corps, lui permettait de ressentir tout ce qui l’entourait. En ce jour de mer agitée, la növe de Nja-Talc était d’humeur nostalgique et des réminiscences de souvenirs agrémentaient son esprit et sa garde.

D’aussi loin que puisse remonter ses souvenirs ou ceux de sa növe, il avait toujours vécu auprès des eaux de la mer d’Oligar. L’odeur du cèdre graissé des planches d’un vaisseau mélangé aux embruns était une partie essentielle de son identité. Certains symbioses pensaient que l’environnement dans lequel un individu se trouvait quand il était habité pour la première fois par la novë conditionnait à jamais le ressenti de cette dernière.

Nja-Talc partageait ces convictions, et les souvenirs de sa découverte de la növe au milieu des chantiers navaux de Zar-Gald était pour lui un élément d’apaisement et de méditation conjointe.

Une fois adulte, il aurait pu devenir architecte ou ingénieur. Sa grande prédisposition aux mathématiques l’y destinait naturellement… Mais dès que Nja-Talc s’éloignait des côtes pour visiter l’une des nombreuses zar, les villes de l’empire symbiose d’Elek, sa növe s’obscurcissait et il ressentait l’appel de la mer.

Finalement, le jeune symbiose s’était engagé dans la marine de Zar-Gald. Il avait commencé à servir en tant que marin au sein des vaisseaux marchands parcourant la mer d’Oligar.

Un jour d’été, alors qu’il transitait au sein d’un important convoi, ce dernier fut l’objet d’une attaque de pillards naïadins. Les créature sauvages avaient surgi des flots sur leur wyrms et dévasté les commerçants symbioses. Tout semblait perdu pour la flottille et plusieurs navires commençaient à sombrer, dévastés par la puissance des serpents de mer naïadins. C’est là que Nja-Talc avait senti, pour la première fois, la présence de l’Arg-Tol.

Dans son esprit, la matrice de növe du navire brillait d’un fanal éternel, repoussant la peur et rappelant au jeune symbiose la toute-puissance de la flotte de l’empire d’Elek. À côté du vaisseau, les plus grands des wyrms semblaient diminuer de taille. Les balistes et canon à növe avaient eu tôt fait de pulvériser les pillards dans une éclatante démonstration du sort qui attendait tous les inconscients qui oseraient franchir les frontières de l’empire.

Nja-Talc déploya sa növe d’aise en se souvenant de sa première rencontre avec le navire qu’il considérait maintenant comme un foyer autant que comme un compagnon. Encore aujourd’hui, la présence de la matrice de növe, nichée au cœur de l’immense forteresse flottante, lui apportait du réconfort.

Cette matrice lui était pourtant totalement imperméable et seuls les plus grands manipulateurs de növe étaient en mesure de communiquer avec elle ou l’une de ses consœurs parcourant l’empire.

Sur l’Arg-Tol, Nja-Talc pouvait sentir le lonelis Nja-Koth, sur le deuxième pont, en train de préparer les rapports de la journée à côté de la matrice.

Chez les symbioses, il existait de nombreuses manières de cohabiter avec sa növe. Les lonelis étaient une caste capable de se séparer totalement de leur növe. Cette action était hautement périlleuse. Sans la növe, le corps d’un symbiose devenait extrêmement frêle et malhabile et son organisme finissait par s’écrouler avant de mourir. Ses muscles n’étaient, en effet, pas suffisamment développés pour supporter son propre poids.

Les premiers lonelis apprirent à transcender ces limites pour accomplir des tâches extraordinaires.

Lors de la fondation de la caste,, ses premiers membres pensaient pouvoir devenir d’extraordinaires mages de guerre ; avoir la capacité de reprendre les territoires de l’empire perdus au fil des siècles. L’expérience avait montré que la növe, une fois totalement divisée du corps, était extrêmement faible et volatile et qu’elle ne pouvait accomplir aucune tâche utile à une action militaire.

Cependant, si aucune tâche guerrière n’était envisageable, la növe des lonelis était capable de parcourir des dizaines de kilomètres avant de retourner à leur symbiose.

Étant un micro-organisme pensant, la növe fonctionnait à la manière d’une ruche où le symbiose tenait le rôle de la reine. Les Lonelis avaient réussi à combiner leur extraordinaire capacité à parcourir le monde de leur növe avec la mémoire que cette dernière pouvait transmettre.

Cette combinaison avait permis de créer l’une des plus grandes merveilles de tout Heptia : le réseau de communication de l’empire d’Elek.

À partir de la matrice de l’Arg-Tol, Il devenait possible pour le lonelis, Nja-Koth de projeter sa növe jusqu’à la matrice mère de la tour d’Oligar. Et à partir de la matrice d’Oligar, il devenait possible pour le lonelis de la tour de transmettre le message à la matrice primaire de la capitale Elek.

Avec cette merveille de növe, un message pouvait parcourir l’entièreté de l’empire en seulement quelques heures, à travers le réseau de matrices. Depuis l’avènement de ce système, l’empire symbiose était devenu une place force qu’aucun ennemi n’avait pu pénétrer sans subir le courroux immédiat et dévastateur de ses forces armées.

***

Intrusion. Colère. Résolution.

Une suite d’émotions se propagea dans les növes des symbioses de l’équipage de l’Arg-Tol. Nja-Talc sentait le message relayé par la növe de Nja-Koth depuis la matrice du vaisseau. Une flotte d’invasion nepes avait passé la frontière de l’empire et longeait ses côtes. Le message, relayé par les matrices côtières, indiquait que la flotte menaçait directement les citées symbioses de la baie d’Ilet. Zar-Ilet risquait d’être rapidement en danger ; l’Arg-Zen, le navire de la cité, patrouillait plus loin au sud, dans la Passe du miroir.

L’Arg-Tol allait donc s’interposer.

Depuis le Grand Chagrin, où les symbioses avaient été massacrés par millions, aucune force armée étrangère n’avait jamais été tolérée dans l’empire.

Nja-Talc était artilleur, et en tant que tel, il chercha à se souvenir de ce qu’il savait des nepes et de leurs embarcations.

Peuple habituellement pacifique, les nepes étaient des colosses aux membres disproportionnés et d’une constitution ridiculement puissante. Les échanges entre symbioses et nepes étaient très rares mais les nepes étaient connus comme une espèce noble et respectueuse de la souveraineté de l’empire symbiose sur la mer d’Oligar.

À leur image, les quelques navires marchands que Nja-Talc avait pu observer, près des côtes, étaient de robustes cogues à même d’affronter tous les tourments et assauts que la mer pourrait leur imposer. D’après les informations reçues, plus de cinquante de ces navires approchaient. Nja-Talc songeait au rapport de force. L’Arg-Tol était seul contre une flotte de navires de guerre nepes.

Ces derniers allaient profondément regretter leur incursion dans les eaux d’Oligar.

***

A l’aide de sa növe, Nja-Talc saisit la longue-vue accrochée à sa ceinture. L’Arg-Tol était arrivé en vue de la flotte nepes. De sa position éloignée, Nja-Talc pouvait tout de même sentir l’agitation provoquée par l’apparition de l’Arg-Tol.

Les navires s’étendaient telle une mer de voiles et de bois. Les motifs entrelacés, typiques des castes nepes, étaient omniprésents aux yeux de Nja-Talc. La flotte semblait étrangement constituée. De nombreux navires hétéroclite cohabitaient, comme si la flotte avait été assemblée rapidement. La majorité des vaisseaux nepes étaient des embarcations de transport encadrées par de larges navires de guerre.

Nja-Talc comptait une quinzaine de ces robustes embarcations qui semblaient conçues pour résister à la fureur des éléments, du temps et des armes. Chacun des navires de guerre semblait être équipé de plusieurs onagres. Sur le navire le plus proche, Nja-Talc observait les artilleurs armer deux larges catapultes, une sur le pont principal et l’autre sur le château arrière.

Tandis que les vaisseaux de combat se séparaient du reste de la flotte pour engager le navire symbiose, l’Arg-Tol se préparait au combat. Long de cent soixante-cinq mètres, il écrasait de son immensité les navires nepes qui approchaient. Du haut du quatrième pont du navire, Nja-Talc dominait la mer et pouvait observer les marins symbioses armer leur forteresse flottante.

L’Arg-Tol avait été conçu pour être en mesure de repousser n’importe quelle sorte d’assaut. Fort de ses cent deux balistes, sur les trois ponts inférieurs, et de ses seize canons à növe, sur le pont principal, l’Arg-Tol avait la puissance de feu nécessaire pour mettre en déroute une armée ou pour raser une petite cité en quelques heures.

Chaque baliste était armée par cinq servants ; l’un s’occupait de charger un carreau de près d’un mètre, deux s’occupaient d’orienter l’engin vers sa cible et les deux autres symbioses utilisaient leur növe pour actionner deux roues qui bandaient la corde de l’arme.

Pendant que le navire se préparait à l’affrontement, Nja-Talc était, lui, concentré sur une toute autre tâche. Construisant un sextant à l’aide de sa növe, Nja-Talc cherchait à calculer l’angle de tir et la puissance nécessaire pour détruire les barges de bataille nepes. Si les nombreuses balistes de l’Arg-Tol étaient capables de dévaster un wyrm, une armée ou le pont d’un navire, elles n’étaient pas conçues pour percer la coque et le pont des robustes navires de guerre nepes. Navires qui étaient désormais suffisamment proches de l’Arg-Tol pour l’engager.

Un étendard fut agité sur le château arrière du bateau amiral nepes. C’était un grand vaisseau à trois ponts d’où surgissait un trio de grandes voiles aux motifs linéaires verts et or. Un premier son grave retentit et se répercuta aussitôt à travers la flotte telle une symphonie de cors.

Une symphonie de combat, une symphonie de guerre.

Un vrombissement résonna tandis que les trentes catapultes nepes ouvraient le tir sur l’Arg-Tol.

Vigilance. Peur. Confiance.

Une pluie dévastatrice de roches enflammées s’approcha du vaisseau et une série de sentiments se répandit en quelques secondes à travers la növe des marins symbioses.

Alors que la pluie de roche s’apprêtait à s’abattre sur l’Arg-Tol, les grandes runes de la coque du navire se mirent à luire d’une lueur bleutée. Une immense masse de növe s’en échappa et enveloppa chacune des roches qui menaçaient le navire, avant de les rejeter à la mer.

Les daeris étaient présents. Les mages de guerre symbioses ne laisseraient aucun projectile heurter leur navire.

Sur le pont principal de l’Arg-Tol, cent cinquante-trois mages aux tenues de tissu bleu manipulaient l’immense növe entourant le navire. Grâce à l’habileté des daeris, l’Arg-Tol bénéficiait d’un bouclier quasiment imparable.

Jetant un oeil sur le pont pour estimer les dégâts minimes des quelques projectiles qui avaient réussi à passer la protection des daeris, Nja-Talc songea à la toute puissance de la symbiose. Comme la plupart des symbioses, il était lui même capable de façonner temporairement de nombreux outils à l’aide de sa növe, tel que le sextant qu’il utilisait en ce moment. Il représentait le corps de l’empire d’Elek. Les lonelis étaient capables de prouesses de communication extraordinaires et en représentaient le cerveau. Les daeris, eux, étaient le bras gauche, le bras du bouclier.  

Capable de manipuler la növe sur une distance de plusieurs mètres avec précision, ils étaient les protecteurs de la nation. Leur habilité à fondre leur növe les unes dans les autres leur permettait des exploits incroyables. Les dizaines de daeris protégeant le pont du vaisseau de la pluie de roche nepes manipulaient ainsi un incroyable mélange de leur multiples növes qui venaient s’ajouter à celle de la matrice de l’Arg-Tol.

Cette union d’esprits et de corps était la parfaite expression de la symbiose ; Une növe, une pensée commune qui parcourait chacun des habitants de l’empire d’Elek.

Riposte.

L’ordre fusa à travers le réseau de növe des marins. Cent deux balistes décochèrent leur trait simultanément sur le pont des quinze vaisseaux de guerre nepes. Ils ravagèrent les rangs des artilleurs et des marins qui stoppèrent immédiatement la pluie de roche.

Les balistes symbioses n’étaient pas conçues pour détruire un navire. Elles pouvaient cependant décocher six traits par minute avec une précision redoutable. C’était donc près de six cents carreaux qui commencèrent à s’abattre chaque minute sur les assaillants de l’Arg-Tol.

NJa-Talc regarda, contrarié, l’efficacité relative de la pluie de mort qui s’abattaient sur leurs ennemis. Si la première salve avait stoppé l’artillerie nepes et dévasté leurs ponts principaux, la seconde avait été stoppée par des murs de bouclier qui s’étaient dressés. Malgré la puissance des balistes, les traits de ces dernières semblaient avoir du mal à transpercer les boucliers des guerriers nepes.

D’une impulsion mentale, Nja-Talc transmit au groupe de daeris l’angle et la puissance nécessaire à une attaque de növe sur la flotte nepes. Ces derniers se séparèrent en équipe le long des seize canons à növe de l’Arg-Tol. Les canons à növe étaient de complexes mécanismes capables de projeter, avec une puissance colossale, des boulets de métal explosifs. Leur usage nécessitait cependant l’action de plusieurs daeris. Ils devaient combiner leur növe longuement pour faire monter la pression du canon avant de la relâcher en un instant lors du tir.  L’arme exigeait de plus une précision millimétrique. Le dosage de la növe et l’angle de tir se devaient d’être minutieusement calculés, sous peine de voir le projectile se perdre ou, pire, exploser au sein du canon. C’était là, le rôle de Nja-Talc.

Feu.

La salve des canons à növe symbioses fit trembler l’immense structure de l’Arg-Tol, interrompant brièvement les tirs des balistes.

Son effet fut dévastateur.

Nja-Talc observa avec satisfaction un navire brisé en deux par les tirs. Son château arrière semblait s’élever dans le ciel tandis que son pont principal s’engouffrait dans les abysses de la mer d’Oligar.

Deux autres navires dérivaient, leurs voiles avaient été réduites en lambeaux par les salves de balistes et plusieurs voies d’eaux perçaient leur coque. Ils sombreraient probablement en quelques instants.

Nja-Talc regrettait que le chargement des canons à növe prennent plusieurs dizaines de minutes.

Un nouveau pavillon fut dressé et les cornes sonnèrent le signal de la charge pour la flotte nepes. Leur commandant, comprenant qu’il ne pourrait pas vaincre la puissance de feu de l’Arg-Tol, allait essayer de les aborder.

Nja-Talc soupira. La journée n’était pas terminée…

Puisse Pleran leur venir en aide !

 

 

 

Écrit par Aguirel.

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