Lyceran

Exode

 

Tumulte sur Oligar – Chapitre 1

Durée de lecture : ~ 9 min

***

Personne n’avait compris ce qu’il s’était passé. Il y avait bien eu quelques rumeurs venant du delta de la Riva mais rien qui n’avait réellement inquiété le village de Levom situé beaucoup plus haut sur le fleuve.

L’attaque avait eu lieu à la tombée de la nuit. Les astragues avaient attaqué en silence, surprenant les gardes nepes et ne laissant aucune chance à la moindre défense.

Ces astragueslà étaient différents. La couleur de leur “peau” était bien plus bleue que celle des astragues vivant sur le delta. Leurs armures étincelaient à la lueur des lunes et leurs lames semblaient virevolter et tourbillonner, exécutant une danse mortelle.

Une mort vive et silencieuse.

Personne n’avait su pourquoi, ni comment tous ces astragues étaient arrivés aussi vite à cette distance des côtes. Jamais ils n’étaient entrés aussi loin dans les terres.

Tout le village avait fuit. Du moins, tous ceux qui avaient survécu à l’assaut. Les gardes avaient retenu les assaillants aussi longtemps que possible, donnant une longueur d’avance aux habitants.

Les nepes n’avaient marqué qu’une seule pause, en haut d’une colline, pour contempler une dernière fois leurs fermes et leurs maisons. Plus rien ne bougeait alors. Un silence de mort était tombé sur le village, rompu uniquement par le léger bruissement du vent dans l’herbe noire.

***

Des heures plus tard, Lokur et les siens couraient toujours dans la nuit. Ils avaient traversé les champs et les forêts de la région fluviale de la Loverne dans l’obscurité, avec pour seul phare, une lune pâle, imitant avec une ironie malsaine le teint blême des visages apeurés des villageois.

Ils s’étaient arrêtés dans plusieurs villages pour prévenir les habitants de l’invasion. Des dizaines de nepes se déplaçaient désormais avec Lokur et ils gagnèrent rapidement la grande route qui menait à Lanevil.

Lokur avait déjà emprunté cette route il y a quelques temps. Le jeune fermier avait livré une grande cargaison de miscanthus à un commerçant de Lanevil. Le miscanthus était un graminé que les nepes transformaient en matériau d’isolation et de chauffage et qui leur servait également à fabriquer du papier. Lokur était particulièrement fier de ses plantations, les bords de la Riva offrant un cadre de choix pour la culture de ses plantes.Quand Lokur avait emprunté cette route pour la première fois, c’était au milieu d’une grande caravane de marchands nepes. Il avait tiré sa roulotte sur des dizaines de lieues, le tintement de sa clochette se joignant au concert joué par les dizaines de carillons qui se balançaient au rythme de la marche.

Il avait admiré la région de la Loverne parcourue de dizaines de rivières qui sillonnaient les champs de miscanthus comme autant de veines venues abreuver la terre et les collines. La route, qui la traversait, était composée de nombreux ponts, puis descendait vers la côte en surplombant la grande cité portuaire de Lanevil, au bord de la mer d’Oligar.

Lokur fut tiré de ses souvenirs par les pleurs d’une jeune nepes. L’enfant avait les yeux d’un bleu pâle et profond comme la plupart de ses congénères. Elle portait une simple toge verte, brodée de motifs jaunes simples, caractéristique des habitants de la région. Elle avait beau n’être encore qu’une enfant, elle dépassait déjà la plupart des humains et ne tardera pas à atteindre sa taille adulte.

Les nepes comptaient parmi les êtres les plus puissants d’Heptia, surplombant de deux bonnes têtes les plus grands de leurs voisins les hommes. Larges et solides comme des rocs, leurs corps étaient parcourus de plaques osseuses qui leur offraient une excellente résistance naturelle.

La petite nepes rejoignit sa mère et vint se blottir dans ses bras, réclamant la présence de son père. Le silence meurtri de la mère arracha un frisson à Lokur qui reprit la route les yeux dans le vague.

***

Les premières lueurs du jour jetèrent un voile doré sur les collines et les champs alentours. Les rivières se mirent à scintiller de milles feux orangés et une légère brume apparut autour des berges.

Le jour se levait, inconscient du massacre de la nuit. Lokur balaya les alentours du regard. Il n’avait pu prendre pleinement la mesure du cortège qui se déplaçait avec lui depuis plusieurs heures. Une centaine de nepes avançaient vers la côte. La plupart étaient des paysans comme Lokur. Ce dernier se demanda comment ils seraient accueillis à Lanevil. Que feraient-ils une fois là-bas ? Il ignorait même si la ville était toujours debout. Lokur n’avait aucune idée de l’étendue de l’invasion.

Repoussant loin ses pensées noires, le jeune fermier étudia les environs. Le groupe était en train de passer le pont en pierre qui enjambait la Jurla, la dernière rivière avant d’atteindre les hauteurs des falaises surplombant la mer et Lanevil en contrebas. Ils n’étaient plus très loin.

Alors que les premiers nepes terminaient la traversée, un mouvement dans la brume attira l’oeil de Lokur sur la droite près de la rivière. Des cris de frayeur montèrent rapidement dans la foule : les astragues attaquaient.

Ils étaient peu nombreux. Une dizaine tout au plus. Leur corps était d’un bleu profond. Ils portaient des armures élaborées et de grands drapés bleus et blancs recouvraient leurs jambes et leurs bras. Ils étaient tous armés de longues lances étincelantes.

Ils fendirent le brouillard prestement. Sans un bruit. La lame au clair, ils rejoignirent les rangs nepes en quelques instants. Les plus grands et plus grandes des nepes avaient rapidement créé un front de fortune pour encaisser la charge. Brandissant des outils et des masses improvisées, ils se positionnèrent à l’entrée du pont. Un vieux nepes tendit une fourche à Lokur qui s’en saisit, fébrile. Il était à quelques mètres derrière la ligne de bataille formée par ses congénères.

En une fraction de seconde, dix nepes étaient à terre. Lokur n’entendait aucun impact, les lames s’enfonçaient et ressortaient en silence. Des cris de douleurs s’élevaient brièvement avant de s’éteindre à jamais. Lokur aperçut les astragues qui se rapprochaient, entrant sans forcer au milieu des nepes et ne laissant aucune vie derrière eux.

Lokur n’avait jamais vu une lame bouger aussi vite. Il se sentait comme paralysé. Ses yeux étaient rivés sur une astrague aux traits fins. Son visage inexpressif fit frémir le nepes. Les mains de ce dernier crispées sur le manche de son “arme” lui faisaient mal. Un nepes tomba devant lui. Son bourreau retira la lame du corps sans vie, se redressa et dévisagea Lokur un instant. Il pencha légèrement la tête et Lokur crut, un instant, voir se dessiner un rictus malsain sur ses lèvres.

Puis l’astrague bondit en levant sa lance au dessus de sa tête. Lokur ferma les yeux et attendit la fin.

Un sifflement. Des cris. Un grand fracas. Un choc.

Lokur fut projeté à terre violemment. Il lâcha sa fourche qui tomba dans la rivière. Paniqué, il rouvrit les yeux et prit un air stupéfait. Un nepes, plus grand que lui, le surplombait. Il portait un énorme bouclier qu’il tenait devant lui à deux mains. La course de l’astrague avait été stoppée nette et sa lame s’était brisée sous l’impact.

L’astrague était tombé inconscient sur le côté. Le grand nepes tourna son regard vers Lokur et lui lança un simple « Écarte-toi ! » Lokur se releva et recula de quelques mètres pour admirer la scène.

Des lycerans ! Une dizaine de lycerans avaient pris à revers les astragues et étaient passés devant eux pour se tenir entre les assaillants et les nepes. Les sentinelles du peuple nepes. Des colosses armés de boucliers réputés incassables. L’un deux portait un blason que Lokur reconnut comme étant celui de Lanevil. Ils avaient sûrement appris la nouvelle de l’invasion et étaient venus à la rencontre des réfugiés.

Les lycerans formaient désormais un mur au milieu du pont. Les astragues se reformèrent brièvement et attaquèrent à nouveau. Il se jetèrent sur les boucliers pour tenter de passer au travers. Les lycerans ignorèrent l’assaut comme une montagne se moquerait du vent. Tenant à deux mains leurs boucliers devant eux, ils se mirent alors à avancer vers les astragues, impitoyables. Ces derniers ne cessaient de se jeter sur le rempart nepes pour essayer de briser le mur. Mais rien n’y faisait, les lycerans avançaient, implacables. Ils repoussèrent les astragues aux limites du pont sous les yeux d’un Lokur ébahi.

Quand les sentinelles nepes posèrent les pieds sur la terre ferme, les lycerans qui étaient sur les flancs se détachèrent légèrement pour que la ligne forme un « U » emprisonnant petit à petit les astragues. Certains tentaient de passer au dessus des boucliers nepes mais aucun n’y parvenait.

Alors que les astragues préparaient un énième assaut, les lycerans positionnés sur les flancs s’élancèrent et vinrent percuter de plein fouet les astragues dans leurs courses. Certains réussirent à esquiver – les lycerans n’étaient pas aussi rapides qu’eux. D’autres en revanche se retrouvèrent écrasés sous l’impact des boucliers.

Se fut le dernier assaut. Les astragues se replièrent et fuirent vers la rivière par laquelle ils étaient arrivés. Les astragues n’avaient plus l’avantage une fois le jour levé. Lokur n’en revenait toujours pas. Bien qu’il eût déjà croiser les portes-boucliers nepes, il ne les avait jamais vus à l’oeuvre.

Les lycerans se retournèrent vers le pont. L’un d’entre eux était sévèrement blessé. Il avait suffi d’une petite faille lors de leur charge pour qu’un astrague entaille profondément le flanc du nepes d’un coup de lame.

Ils rejoignirent l’attroupement nepes sur le pont. Les nepes accusaient l’agression. Les pertes étaient nombreuses et certains blessés, encore vivants, n’atteindraient jamais Lanevil. Parmi les victimes, Lokur reconnu le vieux nepes qui lui avait tendu la fourche. Il ramassa celle-ci et la serra fort, comme pour honorer la mémoire de son ancien propriétaire.

Les lycerans firent le tour de la troupe. Ils s’arrêtèrent près de l’astrague inconscient qui avait attaqué Lokur. Deux d’entre eux le soulevèrent et le laissèrent tomber mollement dans l’eau. Lokur observa le corps descendre le courant et disparaître dans la brume.

***

Les nepes enterrèrent les tombés avant de reprendre la marche vers Lanevil. Lokur se sentait plus en sécurité depuis que les lycerans protégeaient le cortège. Ils atteignirent le haut des falaises à peine une heure après leur départ. Lokur jeta un regard sur la grande mer d’Oligar qui s’étendait devant eux. Le temps était clair et il pouvait voir les îles qui venaient ponctuer l’horizon bleu de petites tâches grises.

La troupe nepes s’engagea sur le chemin qui descendait jusqu’à la ville de Lanevil en contrebas. Les hauts remparts de cette cité si caractéristique étaient visibles de très loin et une clameur de soulagement s’éleva du groupe quand les murs apparurent à leur vue.

Quand les nepes atteignirent la ville, Lokur aperçut deux lycerans parler un peu à l’écart du groupe. Ils n’entendit pas distinctement ce qu’ils disaient et ne comprit que des bribes de conversation.

Quand il passa la porte de la cité, les mots “invasion”, “Maden” et “exode” se bousculaient dans sa tête sans qu’il n’en saisisse pleinement le sens pour autant.

 

 

 

Écrit par Énarion.

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